À 72 ans, la photographe de l’intime et des marges se voit honorer au Grand Palais de sa première rétrospective en tant que cinéaste. L’occasion de remonter le cours heurté d’une vie de luttes.
« Les choses sont soit bizarres, soit normales, et si elles sont normales, elles ont tendance à devenir ennuyeuses», remarque à raison Nan Goldin dans Variety (1983), premier long-métrage de Bette Gordon suivant les tribulations d’une gracieuse ouvreuse d’un cinéma porno. Jamais barbantes, toujours braques, ainsi sont les images de l’icône grunge qui, alors incognito, tient là son propre rôle, celui d’une serveuse du Tin Pan Alley, une cave de Times Square où se croisent cols bleus, voyous, prostituées, journalistes et génies de la contre-culture. La faune fauve que Gordon filme est celle que Goldin photographie, compilant ses frasques dans une série de diapositives sur le point de devenir culte : The Ballad of Sexual Dependency. Projeté pour la première fois en 1979 lors de la fête d’anniversaire de Frank Zappa au mythique Mudd Club dans Lower East Side, le diaporama titré d’après un chant de L’Opéra de Quat' sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill n’a depuis cessé de muer, semblable au recueil Leaves of Grass du poète Walt Whitman, autre ode à la sensualité remaniée à répétition. I’ll be your mirror chante Nico dans la bande-son synchronisée aux quelque 700 images fixes dont la mise en mouvement épouse la forme double du flux et du flash-back : chacune est le fidèle reflet des cœurs à vif auprès desquels celui de Nan s’emballe. « Il existe une idée répandue selon laquelle le photographe serait par nature un voyeur, le dernier invité à la fête », écrit-elle dans la préface de l’ouvrage éponyme, paru chez Aperture en 1986 et récemment réimprimé pour la treizième fois. « Mais je ne m'incruste pas ; c'est ma fête. C'est ma famille, mon histoire », martèle celle dont l’art et la vie ne peuvent se dissocier. La preuve au Grand Palais à Paris, où l’exposition This Will Not End Well, déjà vue à Stockholm, Amsterdam, Berlin et Milan, fait une dernière étape européenne avant de gagner les États-Unis. La prophétie, que la survivante s’est récemment tatouée sur le bras près du portrait de feue sa chatte Gaja, n’a rien de sinistre, à en croire le commissaire Fredrik Liew, conservateur en chef au Moderna Museet de Stockholm, qui y voit au contraire l’expression d’une « joie inébranlable ». Pour sûr, sa félicité aura été mise au défi.
Née à Washington, D.C. en 1953, Nancy Goldin perd à onze ans sa sœur de dix-huit, la rebelle Barbara qui, précoce et incomprise, se jette sous un train un après-midi d’avril. Dévastée par son geste et la « tyrannie révisionniste » exercée par ses parents, Goldin retrouve un semblant de paix à la très progressiste Satya Community School de Lincoln, dans le Massachusetts. À quinze ans, elle y prend ses premières images, et y fait une rencontre clé, celle de David Armstrong, comme elle avide de dérives. L’éphèbe travesti lui donne le diminutif de Nan, et l'entraîne à The Other Side, un club de drag queens repère pour rétifs au rêve américain. En 1974, les inséparables s’inscrivent à l’école du musée des beaux-arts de l'université Tufts, bientôt rejoints par Taboo !, Gail Thacker… Surtout, Philip-Lorca diCorcia, Mark Morrisroe et Jack Pierson, avec lesquels ils forment les « Boston Five », un groupe plastiquement disparate aimanté par les mêmes sujets - leur entourage, les marges, la nuit et ses états-limites. Rage et romance, euphorie et désespoir… Déjà, les extrêmes coexistent, raccords à l’ambivalence, l'impermanence des choses. À New York, où elle s’installe en 1978, le rythme s’accélère et son style s’affirme : la No Wave déferle alors sur Downtown Manhattan et Goldin, proche des musiciens James Chance et Lydia Lunch comme des cinéastes Sara Driver ou Jim Jarmusch, adhère sans réserve à leur rejet de la virtuosité. Bruit, ardeur, et débrouille caractérisent ses images imparfaites, signes des temps où s’ébattent et se battent les membres de son clan. Lesquels s’apprêtent à périr, victimes parmi tant d’autres du sida. Nan Goldin reste là, témoin de leur extase et de leur calvaire, de ce dernier sursaut d'insouciance. Les questions corollaires de la perte et de la trace traversent toute son œuvre autobiographique, sorte de « journal intime » qu’elle « laisse les gens lire ». Son obsession du souvenir trouve en l’instantané son expression directe, comme si l’appareil n’avait d’autre fonction que celle d’archiver ce qui compte et ne sera bientôt plus. Rien, pas même la mort, ne rompt le pacte scellé par sa photographie-vérité, cet art de la relation qui abat le mur entre sphères publique et privée : en atteste ce double portrait où l’artiste et bodybuilder Gotscho baise le front maigre et blême de son amant, le galeriste Gilles Dusein, à bout de souffle sur son lit d'hôpital. Pudeur et impudeur n’ont pas droit de cité dans ce système proche du « protocole compassionnel » suivi par l’écrivain et photographe séropositif Hervé Guibert.
En 1989, son deuil vire à l’activisme quand, au plus fort de l’épidémie, elle lance l’appel Witnesses : Against Our Vanishing à l’Artists Space de New York, auquel répondent Peter Hujar, Kiki Smith ou David Wojnarowicz. « Avec l'arrivée d'une maladie mortelle parmi nous, la glorification de l'autodestruction a perdu de son attrait », constate-t-elle dans « La vallée de l’ombre », poignante préface du catalogue de l'exposition tenue à la sortie de sa première cure de désintoxication. Au printemps 1994, Goldin rejoint Araki au Japon : le prolifique diariste pleure lui aussi ses disparus, et la paire noie son chagrin dans la photographie. En résulte la chronique Tokyo Love, où des adolescents incandescents s’aiment et s’inquiètent.
Avec le temps, la lumière et le ciel, d’ordinaire absents, s'invitent dans le cadre où évoluent sinon des couples et leurs enfants, petits puis grands. Mais la douleur ne quitte pas Nan Goldin : en 2017, l’ex-héroïnomane fonde le collectif P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now), engagé dans la lutte contre la crise des opioïdes qui ravage les Etats-Unis. Sa cible ? Les Sackler, une famille de milliardaires propriétaire du laboratoire Purdue Pharma qui inonde le marché d’OxyContin, un puissant antalgique hautement addictif auquel Nan Goldin devient accro suite à une tendinite. Les actions de son groupe, aux airs de performance, visent les grands musées où les Sackler, méga-mécènes, blanchissent leur argent, comme le relate Laura Poitras dans son documentaire Toute la beauté et le sang versé, Lion d’or au festival de Venise en 2022.
Éternelle insurgée, Goldin cumule les combats : en juillet dernier, lors des Rencontres d’Arles, dans le théâtre antique où elle montrait en 1987 sa Ballade dans des conditions pour le moins rock’n roll, la lauréate du Prix Women in Motion boîte mais dénonce, aux côtés d’Edouard Louis, la léthargie internationale face au génocide palestinien. « L’heure n’est ni au déni ni à l’amnésie », rappelle celle dont le projet Gaza, toujours en cours, boucle des images trouvées, la plupart amateurs, et toutes insoutenables. Que ce montage figure à la liste des slideshows présentés au Grand Palais achève de prouver l’équivalence entre le personnel et le politique. Une constante chez celle qui, il y a cinq décennies, mettait des visages sur une communauté dont le nom - queer - n’était encore qu’une insulte, sinon un tabou.
Les passions de la passionaria se prêchent au cœur du salon d’honneur, dans le « village » bâti par la franco-libanaise Hala Wardé, architecte de l’ombre et de l’ambiguïté. Le traverser prend autant de temps que d’énergie : deux heures et une certaine force de caractère sont nécessaires pour regarder dans leur entier les cinq films projetés dans cinq corps de logis a priori inhospitaliers, tant leur entrée se trouve avec difficulté. Ce « chemin initiatique » annonce plus qu’il n’imite le trouble suscité par The Ballad of Sexual Dependency (1981-2022), The Other Side (1992-2021) - tous deux présentés en version analogue - mais encore Memory Lost (2019-2021), Sirens (2019-2020), et Stendhal Syndrome (2024). Autant d’élégies ou variations sur les mêmes thèmes - le sexe, ses ami·e·s trans, la drogue, le ravissement - mises en musique par Soundwalk Collective ou Mica Levi quand elles ne reprennent pas les standards signés Eartha Kitt ou La Callas. Chaque fois, le son augmente la nostalgie ambiante, le sentiment diffus d’un âge d’or révolu. Ce « voyage perpétuel » au pays liminaire de Nan Goldin se poursuit à la chapelle de la Salpêtrière, ex-prison pour femmes jugées déviantes, où l’artiste montait en 2004, dans le cadre du Festival d’Automne, une pièce dédiée à sa sœur - Sisters, Saints, Sibyls - remise pour l’occasion dans son état d’origine : un triptyque d’images projeté près d’un mannequin alité y ressasse et relie ses séjours en HP, ceux de son aînée, et le martyre de Sainte Barbe. De soi à l’autre, de la photo au film… C’est par ce va-et-vient, ou plutôt cette dérive, que Nan Goldin rapièce et réalise le puzzle de son existence.
Nan Goldin, This Will Not End Well, Grand Palais, Mar 18 - Jun 21, 2026.
Madame Figaro, Mar 13, 2026.